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Revue de presse Agent Orange / Mai 2023

Sélectionnée par Michel Pédoussaut Des industries agrochimiques ont-elles menti sur leur impact environnemental ? 08/05/2023    https://www.nowuproject.eu/fr/contents/est-ce-que-des-industries-agrochimiques-ont-menti-sur-leur-impactenvironnemental D’après Esther Meunier & Pauline Vallée Comment certaines entreprises ont caché l’impact négatif de leurs produits sur la biodiversité ? L’exemple de l’industrie agrochimique :

Sélectionnée par Michel Pédoussaut

Des industries agrochimiques ont-elles menti sur leur impact environnemental ?

08/05/2023   

https://www.nowuproject.eu/fr/contents/est-ce-que-des-industries-agrochimiques-ont-menti-sur-leur-impactenvironnemental

D’après Esther Meunier & Pauline Vallée

Comment certaines entreprises ont caché l’impact négatif de leurs produits sur la biodiversité ?

L’exemple de l’industrie agrochimique : le cas de l’agent orange

Dans les années 60, l’armée américaine mène une guerre au Việt Nam. Pour débusquer plus facilement les forces ViêtCong qui se cachent sous les arbres des forêts, elle utilise des produits phytosanitaires, et en particulier un herbicide ultra-toxique : l’agent orange.

Le rapport Stellman publié en 2003 établit qu’au moins 72 millions de litres de ce produit ont été déversés sur la période entre 1961 et 1971. Cette opération détruit 20% de la forêt du sud du pays : c’est avec cet épisode-là qu’on commence même à parler d’écocide (= crime commis contre l’environnement)

En plus de son impact sur l’environnement, l’agent orange fait de gros dégâts dans la population : des millions de Việt Namien·nes sont touché·es directement par l’herbicide. Ils et elles ont développé peu après des cancers et d’autres pathologies, leurs descendant·es ayant souvent des malformations et plusieurs problèmes de santé.

À lire aussi  : Quel lien entre pollution et cancer ?

Des militaires américain·es ont aussi été largement exposé·es au produit. Ce qui pose problème dans l’agent orange, plus précisément, c’est l’un de ses composants : la dioxine. Ce polluant reste longtemps dans la nature et dans les organismes, voilà pourquoi les conséquences liées à son impact continuent de se faire sentir aujourd’hui.

Et c’est là que se trouve le mensonge, d’après les avocat·es de Tran To Nga, une franco-vietnamienne qui a décidé de porter plainte et d’emmener en justice les industriels ayant produit l’agent orange contenant cette dioxine, parmi lesquels Dow Chemicals ou Monsanto.

André Bouny, auteur du livre « Agent Orange/Apocalypse Viêt Nam« , explique :

« Ils avaient suffisamment de preuves de la dangerosité du produit, mais ont poursuivi sa production et sa vente plutôt que d’alerter le gouvernement. »

Lors du procès, les avocat·es de Tran To Nga ont partagé plusieurs documents :

  • des correspondances entre usines
  • des notes qui font état de conséquences sur les employé·es ou sur des lapins utilisés pour des essais
  • une note interne de Monsanto citée par les avocats indique même que « cette toxine est probablement un cancérogène puissant »

Donc pour les avocat·es, le problème était bien connu, la solution aussi, mais les industriels n’ont rien fait pour réduire la dangerosité de l’agent orange qui était un produit très rentable.

Dans ce procès, les juges ont estimé que le tribunal n’était pas compétent pour juger de ce cas, mais un appel* est en cours.

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Le cas des néonicotinoïdes

Autre cas de fabrique du doute : les néonicotinoïdes. Ces insecticides sont utilisés en enrobant les graines : le produit se répand ensuite dans toute la future plante et la protége des insectes (il affecte leur système nerveux, provoquant une paralysie et la mort).

« Les néonicotinoïdes sont les toxiques les plus efficaces jamais synthétisés par l’homme : 1 gramme d’imidaclopride [un type de néonicotinoïde] peut tuer autant d’abeilles que 7 kilos de DDT » explique Stéphane Foucart, journaliste et auteur de « La fabrique du mensonge, Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger.« 

« Ils sont utilisés systématiquement sur les semences. C’est comme si vous preniez des antibios tout le temps alors même que vous n’êtes pas malade. »

Problème : dès les années 2000, plusieurs rapports pointent l’effet toxique des néonicotinoïdes sur les abeilles.

« Dès que ces pesticides ont été utilisés en France, dans les années 90, les apiculteurs se sont tout de suite plaints d’avoir des taux de mortalité anormaux chez leurs abeilles. »

En 1995, en France, certains apiculteurs enregistrent jusqu’à 90% de pertes dans leurs colonies d’abeilles (contre un taux « normal » de 5 à 10%).

Les groupes Bayer et Syngenta (aussi accusé d’avoir menti sur le fait qu’un de ses produits de désherbage provoque la maladie de Parkinson), qui commercialisent ces insecticides, expliquent alors ce déclin des abeilles par plein d’autres facteurs que les néonicotinoïdes : pathogènes naturels (comme le varroa, un parasite), apiculteur·ices qui ne savent pas comment s’occuper de leurs ruches (oui oui), autres insectes prédateurs (frelon asiatique)…

Interrogée par le média Unearthed de Greenpeace le mois dernier sur le sujet, Syngenta a déclaré : « aucune des études que Syngenta a entreprises ou commandées pour être utilisées par les organismes de réglementation n’a montré que le thiaméthoxame [molécule de la famille des néonicotinoïdes, ndlr] nuit à la santé des colonies d’abeilles […] ». Alors que le groupe Bayer a été attaqué en justice en 2001 pour l’impact d’un de ses produits, le Gaucho (un néonicotinoïde) sur les abeilles, sa responsabilité n’a fi nalement pas été reconnue : l’enquête s’est terminée en 2014 par un non-lieu*.

Quels outils utilisent-ils ?

Faire diversion

C’est un truc vieux comme le monde : pour passer une info sous le tapis, un moyen super efficace est de détourner l’attention en mettant en avant d’autres infos.

Donc, dans le cas des néonicotinoïdes, chercher d’autres coupables qui permettent d’expliquer le déclin des insectes… et fi nancer beaucoup (BEAUCOUP) de recherche là-dessus.

Une enquête d’Unearthed révèle ainsi qu’entre 2011 et 2016, les groupes agrochimiques Bayer et Syngenta ont donné 2 millions de livres sterling à des universités britanniques pour fi nancer la recherche liée aux pesticides. Résultat : dans la plus grande base de données de publications scientifi ques Scopus, fi n 2018, il y avait 5 fois moins d’études sur l’impact des néonicotinoïdes que sur l’impact d’autres causes (comme le varroa) sur les abeilles domestiques.

Décourager les adversaires

En justice aussi, les industriels ont des stratégies bien rodées. Dans le cas de l’agent orange, les victimes vietnamiennes n’ont jamais obtenu réparation de la part des autorités américaines, contrairement aux victimes américaines qui ont été indemnisées à la suite de procédures judiciaires.

La procédure en cours en France est l’un des derniers recours*, mais là encore c’est très compliqué de faire le poids : les 14 entreprises accusées ont fait appel à une vingtaines d’avocat·es, alors que Tran To Nga n’a qu’une équipe de 3 personnes seulement et peu de moyens pour se défendre. Même dans la presse, le combat est surnommé « combat de David contre Goliath ».

Et d’autre part, « côté industriels, ils ont utilisé tous les règlements possibles qu’offre un tribunal pour gagner du temps » explique André Bouny.

Bref, miser sur le découragement et la lassitude.

Contrôler la réglementation

Avant d’être mis sur le marché, chaque pesticide doit passer des tests pour évaluer (entre autres) sa toxicité pour l’environnement. Pour reprendre l’exemple des néonicotinoïdes, ces tests ont permis d’établir une dose max à ne pas dépasser pour ne pas tuer immédiatement les abeilles.

Problème : les autorités se sont rendu compte, après coup, que ce risque avait été sous-estimé.

Une étude menée au début des années 2000 a montré que quand on exposait régulièrement une abeille à une petite dose (autorisé) d’imidaclopride (un néonicotinoïde), même si celle-ci ne mourrait pas sur le coup, à la longue elle mourrait au bout de 8 jours.

Quel rôle des industries là-dedans ?

Interrogé par Stéphane Foucart dans son livre, Jean-Marc Bonmatin, chimiste et toxicologue au CNRS, raconte dans quel contexte étaient organisées les études menées à la fi n des années 90 pour étudier les effets des nouveaux pesticides sur les abeilles.

À l’époque, Bayer siège au comité qui pilote ces études sur l’évaluation des risques… de son propre produit.

Dans la lettre de mission officielle qu’il reçoit à l’époque, le chercheur remarque qu’on lui demande d’évaluer le produit avec la plus petite dose possible « sans […] descendre à une valeur inférieure à 0,01 milligramme par kg ». Donc ne pas évaluer l’impact d’une dose de produit inférieure à cette limite.

Comme le résume Stéphane Foucart : « Il faut chercher, donc, mais pas trop. En tout cas ne pas chercher à être plus précis que le fabricant. »

Quels impacts de cette fabrique du mensonge ?

Déjà, l’absence de précaution a causé des dommages sur la santé humaine, la faune et la fl ore.

Côté agent orange, si la formule de l’agent avait été corrigée pour être moins nocive, les conséquences ne se feraient peutêtre pas encore sentir sur des générations de vietnamien·nes intoxiqué·es.

Et si on reprend l’exemple des néonicotinoïdes, il aurait été possible de prendre des mesures pour protéger les insectes pollinisateurs et travailler sur des alternatives aussi efficaces mais moins dangereuses.

Toutes les stratégies utilisées pour créer le doute ont aussi un impact, plus global, sur la confi ance des personnes envers les scientifi ques  on ne sait fi nalement plus qui croire quand on voit que la science peut être utilisée et orientée selon les intérêts de certains groupes.

Dico

Faire appel : Action de contester une décision de justice en demandant à une cour d’appel de réexaminer l’affaire.

Non-lieu : Décision d’un·e juge qui indique qu’il n’y a pas lieu de poursuivre en justice.

Recours : Lancer une action en justice contre un ou des adversaires afi n de faire valoir ses droits.

Dérogation : Exception qui permet de ne pas avoir à suivre une règle/une loi.

Sources

Interview d’André Bouny, auteur de Agent orange/Apocalypse Vietnâm

Interview de Stéphane Foucart, journaliste et auteur de Et le monde devint silencieux

dienhai.nguyen@free.fr

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