Les Viet Kieu – une ressource pour l’avenir du pays
La Résolution 23 marque un tournant important dans la façon de considérer la communauté vietnamienne à l'étranger : on passe d'une approche axée sur la mobilisation, le rassemblement et la prise en charge de la
La Résolution 23 marque un tournant important dans la façon de considérer la communauté vietnamienne à l’étranger : on passe d’une approche axée sur la mobilisation, le rassemblement et la prise en charge de la communauté à une vision où les Viet Kieu sont perçus comme une partie intégrante de la nation, ainsi qu’une ressource majeure pour bâtir l’avenir et contribuer au développement du pays.
C’est le constat dressé par Mme Trần Ngọc Thảo Sophie, responsable générale de l’École de langue vietnamienne Măng Non (relevant de l’Union des Vietnamiens de France – UGVF) et membre du Bureau permanent de l’UGVF, lors d’un entretien avec le correspondant de l’Agence de presse vietnamienne (VNA) à Paris portant sur la Résolution 23-NQ/TW du Bureau politique relative au travail à destination des Vietnamiens de l’étranger.

Selon Mme Ngọc Thảo, la nouveauté et la portée essentielle de la Résolution 23 résident dans le changement de regard porté sur la communauté vietnamienne à l’étranger. Si par le passé l’accent était principalement mis sur la mobilisation, la fédération et le soutien à la communauté, cette nouvelle résolution soulève l’importance de considérer les Vietnamiens à l’étranger comme un élément indissociable de la nation, tout en étant des acteurs clés de la construction de l’avenir du pays.
Pour la communauté vietnamienne en France, ce message prend un sens particulier : il s’agit d’une communauté ancrée depuis longtemps, répartie sur plusieurs générations, de plus en plus intégrée et jouissant d’une place solide dans la société d’accueil. Selon Mme Ngọc Thảo, s’intégrer avec succès en France et maintenir un lien étroit avec la patrie ne sont pas deux notions contradictoires, mais complémentaires. La réussite et le statut de cette communauté en France peuvent précisément créer de meilleures conditions pour dynamiser les relations franco-vietnamiennes dans de nombreux domaines.
Mme Thảo salue également l’attention portée par la Résolution à la diversité de la communauté, et tout particulièrement à la jeune génération. Dans une communauté établie depuis si longtemps comme celle de France, la préservation de la langue vietnamienne, de la culture et de l’attachement aux racines ne peut s’inscrire dans la durée que si les jeunes trouvent des moyens adaptés de se connecter au Vietnam sur les plans académique, professionnel, culturel et relationnel. Ainsi, la Résolution 23 ne fait pas que s’inscrire dans la continuité des orientations précédentes ; elle reflète une nouvelle vision : bâtir une relation de plus en plus étroite, équitable et bidirectionnelle entre le pays et la diaspora, en adéquation avec les réalités actuelles de la communauté.
En s’appuyant sur le contexte français, Mme Ngọc Thảo estime que pour construire une communauté unie, solide, profondément intégrée à la société d’accueil tout en restant liée à ses origines, une attention toute particulière doit être accordée aux jeunes. Il s’agit de personnes nées ou ayant grandi dans un environnement culturel français, mais porteuses de racines et d’une identité vietnamiennes. L’enjeu clé est de les aider à s’intégrer pleinement dans la société française tout en étant éclairés, confiants et fiers de leurs origines.
D’après elle, il convient tout d’abord de créer un environnement dans lequel la jeune génération peut pratiquer le vietnamien de manière naturelle. Pour que les jeunes conservent leur langue maternelle, il faut susciter le besoin et proposer un cadre propice à son utilisation. En pratique, organiser des cours de vietnamien supplémentaires, notamment le week-end, n’est pas toujours chose aisée en raison des contraintes de temps, de ressources humaines et de logistique.
Par conséquent, en plus de l’apprentissage formel, il est nécessaire d’aménager davantage d’espaces d’échange, d’activités culturelles et de lieux de vie communautaire permettant aux jeunes d’écouter, de parler et de pratiquer le vietnamien avec la famille, les amis et les autres générations. Les activités culturelles, les échanges pour la jeunesse, les programmes communautaires, ainsi que les réseaux sociaux et les plateformes numériques peuvent contribuer à diffuser des contenus en vietnamien plus proches du quotidien des jeunes.
Lorsque la langue vietnamienne est associée à des expériences concrètes, à des relations sociales et à des centres d’intérêt réels, sa préservation devient plus naturelle et durable. Selon Mme Thảo, l’objectif ultime n’est pas seulement de faire en sorte que les jeunes « connaissent le vietnamien », mais qu’ils aient envie de l’utiliser et ressentent de la fierté à le parler.
Au-delà de la langue, la culture vietnamienne doit également être transmise aux jeunes générations sous des formes plus accessibles et attrayantes. La préservation de l’identité ne devrait pas se limiter au áo dài, à la gastronomie ou aux fêtes traditionnelles.
Les jeunes doivent pouvoir appréhender le Vietnam dans toute sa diversité à travers l’histoire, la littérature, la musique, le cinéma, l’art, le sport ainsi que les réussites récentes du pays. Il est tout particulièrement important de donner aux jeunes la possibilité de concevoir et d’animer eux-mêmes des initiatives culturelles, au lieu d’être de simples spectateurs. En contribuant à travers leurs propres compétences et leur vision générationnelle, ils permettent à la culture vietnamienne de continuer à se transmettre avec vitalité. Un autre facteur décisif réside dans le renforcement des liens directs entre les jeunes de France et le Vietnam.
Selon Mme Thảo, c’est un élément fondamental pour que l’attachement au pays d’origine devienne véritablement concret. Il faut démultiplier les opportunités pour les jeunes, étudiants et jeunes professionnels vietnamiens de France de se rendre au Vietnam pour y étudier, vivre des expériences, effectuer des stages, s’investir dans des projets sociaux, culturels ou scientifiques, ou encore entreprendre. Lorsqu’ils se constituent un réseau d’amis, de collègues et des souvenirs personnels au Vietnam, l’affection envers la patrie ne relève plus seulement d’un concept transmis par la famille, mais devient une composante intégrante de leur propre vécu.

Mme Ngọc Thảo propose en outre la création d’un réseau de la jeunesse vietnamienne en France, doté de canaux d’information et de dialogue adaptés aux générations nées ou élevées à l’ère du numérique. Grâce à cela, les jeunes pourront se rencontrer, échanger et s’entraider non seulement au travers d’activités culturelles, mais aussi dans les parcours universitaires, professionnels, la recherche, l’entrepreneuriat et l’engagement social. Cela leur permettra de réaliser que la communauté vietnamienne ne fait pas seulement partie du passé, mais constitue un réseau dynamique capable d’offrir des opportunités et de la valeur concrète pour l’avenir.
Pour s’inscrire dans la durée, ces efforts nécessitent, selon elle, une coopération pérenne entre les familles, la communauté et les représentations diplomatiques vietnamiennes. La famille constitue le premier cercle favorisant le développement de l’attachement à la langue et à la culture vietnamiennes ; la communauté offre un espace de rencontres et d’expériences ; enfin, les organisations et représentations officielles apportent leur soutien en matière de mises en relation, de ressources et d’accompagnement pour concrétiser les initiatives communautaires.
L’essentiel est de ne pas opposer la préservation de l’identité vietnamienne au processus d’intégration en France. Les jeunes peuvent parfaitement s’intégrer pleinement, devenir de brillants citoyens français, tout en demeurant fiers et confiants dans leurs racines vietnamiennes. Dès lors que la langue, la culture et l’attachement au Vietnam deviennent une composante naturelle de leur identité, ce lien avec la patrie pourra se perpétuer durablement de génération en génération.
Outre la préservation de ce lien, l’autre pilier de la Résolution 23 consiste à valoriser le potentiel, les atouts, les ressources et le rôle moteur des Vietnamien·ne·s de l’étranger dans la dynamique de développement du pays. Selon Mme Ngọc Thảo, la communauté vietnamienne en France dispose de ressources considérables, mais pour les mobiliser efficacement, la priorité est de « connecter les bonnes personnes aux bons besoins » et de créer les conditions permettant leur participation active.
Tout d’abord, il convient d’adopter une vision plus globale des ressources de la communauté. Celles-ci ne se résument pas aux capitaux ou aux investissements financiers vers le Vietnam, mais englobent le savoir-faire, l’expérience, la technologie, les réseaux relationnels, la capacité de mise en relation internationale et tout particulièrement la double compréhension du Vietnam et du pays d’accueil. Certaines personnes n’ont pas la possibilité de revenir régulièrement au Vietnam, mais peuvent apporter une contribution précieuse par leur expertise, leur expérience ou leurs réseaux.
Pour convertir ce potentiel en contributions tangibles, Mme Ngọc Thảo estime qu’il faut définir des problématiques et des objectifs clairs plutôt que d’émettre de simples appels généraux. Si une université, une localité, une entreprise ou une institution vietnamienne exprime précisément son besoin de conseil technologique, de mise en relation avec un partenaire ou de recherche d’experts dans un domaine donné, les Vietnamiens de France identifieront immédiatement la valeur ajoutée qu’ils peuvent apporter. La mise en relation deviendra alors nettement plus pragmatique.
L’un des atouts majeurs de la communauté vietnamienne en France réside dans sa capacité à faire office de pont entre le Vietnam, la France et plus largement l’Europe. Les Vietnamiens de France possèdent une maîtrise de la langue, de la culture, du monde des affaires ainsi que des systèmes éducatif et scientifique des deux pays. Cet avantage peut être mis au service du rapprochement entre les universités, instituts de recherche, entreprises, collectivités territoriales et organisations françaises et leurs homologues vietnamiens.
Dans cette optique, les Viet Kieu ne sont pas seulement des apporteurs directs de ressources vers le Vietnam, mais deviennent un pont de connaissances, de technologies, de modèles de gestion et de réseaux internationaux au service du développement national.
Mme Ngọc Thảo souligne également l’importance d’accorder une plus grande initiative à la communauté elle-même. Tous les programmes ne doivent pas impérativement être élaborés depuis le Vietnam pour être ensuite proposés aux Viet Kieu. De nombreuses initiatives peuvent émaner directement des Vietnamiens de France, l’État et les représentations officielles jouant alors un rôle de soutien, de facilitation et de relais pour connecter ces projets aux bons interlocuteurs au Vietnam.

Dans le cadre d’une stratégie à long terme, la jeune génération demeure un levier essentiel. De nombreux jeunes d’origine vietnamienne en France bénéficient d’atouts majeurs : compétences professionnelles, maîtrise des langues, forte capacité d’intégration internationale et réseaux étendu. Il est crucial d’aménager un cadre leur permettant d’approcher le Vietnam par le biais de stages, de projets de recherche, de création d’entreprises, d’innovation, d’échanges d’expertise ou de projets communautaires.
Si ces connexions sont établies tôt, il sera possible de voir émerger une génération dotée de compétences internationales, tout en connaissant le Vietnam et en s’engageant activement pour le pays. Par ailleurs, ces jeunes pourront eux-mêmes devenir les ambassadeurs de la culture, du peuple et de l’image du Vietnam au sein de la société française.
Néanmoins, selon Mme Ngọc Thảo, pour garantir un engagement communautaire pérenne, le facteur déterminant reste la confiance. Les contributions doivent être accueillies avec sérieux, faire l’objet de retours constructifs, et les participants doivent pouvoir constater l’impact de leurs actions. Lorsqu’un expert consacre du temps au conseil, qu’une entreprise met en relation des partenaires ou qu’un jeune s’investit dans un projet et constate l’utilité réelle de son action, il sera encouragé à poursuivre son engagement et à entraîner d’autres acteurs dans cette dynamique.
Pour Mme Ngọc Thảo, c’est précisément là que réside l’esprit de la Résolution 23 : ne plus considérer les Vietnamiens à l’étranger comme de simples cibles de sensibilisation, mais comme des acteurs à part entière du processus de développement. Pour la communauté présente en France, l’enjeu principal est d’établir un cadre ouvert permettant à chacun, selon ses moyens et ses compétences, d’apporter sa pierre à l’édifice du développement du Vietnam.