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LE CHEVAL DANS LA CULTURE VIETNAMIENNE : SYMBOLE SPIRITUEL, HISTORIQUE ET RITUEL AU REGARD DU PRINTEMPS BÍNH NGỌ

 L’année du Cheval, notamment l’année Bính Ngọ, évoque l’image d’un cheval traversant les plaines, laissant derrière lui des empreintes boueuses qui réveillent l’esprit d’action, affirment la fidélité et rappellent les origines d’une civilisation où le

 L’année du Cheval, notamment l’année Bính Ngọ, évoque l’image d’un cheval traversant les plaines, laissant derrière lui des empreintes boueuses qui réveillent l’esprit d’action, affirment la fidélité et rappellent les origines d’une civilisation où le cheval n’était pas seulement un moyen de transport, mais aussi un guide symbolique.

Dans l’histoire culturelle du Vietnam, le cheval s’est infiltré à la fois dans le domaine du sacré, des rituels, de la société et des arts, devenant l’un des animaux symboliques les plus puissants dans l’imaginaire collectif.

ORIGINES : LA DOMESTICATION DU CHEVAL

La domestication du cheval appartient à la préhistoire tardive. Les découvertes archéologiques des steppes eurasiatiques montrent que l’homme a domestiqué le cheval il y a environ 4.000 à 5.000 ans. Ce n’est pas seulement une question de chronologie, mais de tournant civilisationnel. Avant le cheval, l’homme avait apprivoisé le chien, la chèvre, le mouton, le bœuf – des animaux liés à l’agriculture et à l’élevage. Le cheval relève quant à lui du domaine de la vitesse et de l’espace : il élargit le rayon d’action de l’humanité.

En Asie orientale, certains chercheurs disent ironiquement que « lorsque l’homme a domestiqué le cheval, la géographie s’est courbée ». Les distances entre villages, provinces ou royaumes ont été raccourcies non pas par transformation du relief, mais par l’apparition d’un animal capable de courir. Ce fut le moment où le commerce longue distance, la guerre mobile et une nouvelle complexité des structures sociales émergèrent. Dans les civilisations nomades, le cheval fut même la base du pouvoir politique : une tribu dotée de plus de chevaux dominait souvent le champ militaire et commercial.

Au Vietnam, pays marqué par une civilisation agricole plutôt que nomade, les traces du cheval apparaissent pourtant très tôt. Des chevaux sculptés ou coulés en bronze ont été retrouvés dans des tombes des périodes d’influence chinoise, ainsi que dans des objets funéraires des dynasties Lý et Trần. Ces témoignages indiquent que le cheval a accompagné l’histoire vietnamienne non seulement en tant que ressource militaire ou logistique, mais aussi en tant que symbole et entité rituelle.

CHEVAL DANS L’HISTOIRE VIETNAMIENNE : GUERRE, TRANSPORT ET ÉCONOMIE

L’histoire militaire du Vietnam est indissociable de la silhouette du cheval. Les campagnes de la dynastie Lý, les grandes victoires de la dynastie Trần contre les invasions mongoles, ainsi que l’époque des Lê ont toutes mobilisé des chevaux comme forces logistiques et combattantes. Le cheval de guerre n’était pas seulement un outil de déplacement, mais un symbole de puissance et de souveraineté. L’image du « cheval de fer » du héros mythique Thánh Gióng, montant vers le ciel après avoir vaincu l’ennemi, a contribué à hisser le cheval au rang du surnaturel.

Au-delà du champ de bataille, le cheval fut essentiel pour les communications administratives. Sous les dynasties monarchiques, le système des relais équestres (trạm dịch) permettait au pouvoir central de transmettre ordres, décrets et taxations jusqu’aux régions les plus éloignées. Le cheval représentait alors la circulation de l’information, la cohésion territoriale et la rapidité de la décision politique. On pourrait dire qu’il fut le « réseau » de l’époque, bien avant l’avènement du télégraphe et d’Internet.

Dans la société villageoise, le cheval incarnait la mobilité. On disait qu’un homme « monté sur son cheval » était un homme apte à traverser les frontières physiques et symboliques. Dans la langue populaire, des expressions telles que « ngựa đường dài » (cheval des longues routes) ou « ngựa lưng trời » (cheval courant sous le ciel) témoignent d’un imaginaire où la liberté n’est pas terrestre, mais horizontale.

Le Vietnam, pays agricole, n’a pas bâti sa civilisation sur le nomadisme. Pourtant, c’est le cheval qui accompagne les expansions territoriales du sud au fil des siècles de « Nam Tiến ». Dans ce mouvement d’élargissement spatial, le cheval était associé à l’ouverture des frontières et à l’idée de dépassement.

LE CHEVAL DANS LE DOMAINE SPIRITUEL ET RITUEL

Sur le plan spirituel, le cheval franchit les limites du profane. Dans de nombreux temples et sanctuaires vietnamiens, en particulier ceux liés au culte des Mères (Đạo Mẫu), aux généraux saints ou aux dignitaires célestes, on retrouve le cheval comme monture sacrée. Le cheval y représente la circulation entre deux mondes : le monde visible et le monde divin.

Dans la tradition du Đạo Mẫu, les divinités montent des chevaux de différentes couleurs : rouge, blanc, bleu ou jaune, chacun correspondant à une direction cosmique ou à un champ énergétique. Les généraux du panthéon trinitaire apparaissent souvent à cheval lors de cérémonies de transe (hầu đồng), où le corps du médium devient le véhicule temporaire de la divinité. De ce fait, le cheval n’est pas seulement une monture ; il est un instrument d’incarnation.

Le général Trần Hưng Đạo, figure historique devenue divinité tutélaire, est fréquemment représenté sur un cheval blanc, symbole de pureté et de rectitude. Le blanc, dans ce contexte, ne renvoie pas à la mort, mais à la droiture héroïque.

Dans la cosmologie vietnamienne, le cheval sert également de guide psychopompe. Dans certaines communautés montagnardes, on croit que l’âme d’un défunt doit traverser montagnes et rivières, et que seul un cheval peut assurer ce franchissement. On place donc dans les tombes des chevaux en bois, en tissu ou en métal, afin de garantir le passage vers l’au-delà.

LE CHEVAL DANS LA LITTÉRATURE, LES MYTHES ET LES RÉCITS

La littérature vietnamienne abonde en chevaux. Le cheval de Thánh Gióng, forgeant sa légende au feu et au métal ; le cheval merveilleux aidant Sơn Tinh dans les épreuves imposées par le roi Hùng ; les chevaux fidèles dans les romans populaires retraçant les drames humains ; et les chevaux des poètes modernes, symboles de la jeunesse et de l’errance intérieure.

Dans la poésie contemporaine, le cheval est tantôt l’alter ego du poète, tantôt la figure du voyageur, parfois même la métaphore d’une liberté introuvable. Dans ces usages, le cheval n’est pas un animal, mais une question : « Où vais-je ? Qui suis-je en train de devenir ? ».

Ce glissement du cheval du domaine matériel vers la sphère existentielle montre qu’un symbole vivant évolue avec son époque.

LE CHEVAL DANS LES COUTUMES, FÊTES ET PRATIQUES POPULAIRES

Les fêtes vietnamiennes révèlent une densité rituelle autour du cheval. Dans les processions, les chevaux en bois peints de rouge ou d’or sont portés, offerts, brûlés ou restitués aux divinités. Le cheval papier, quant à lui, est un objet fragile mais essentiel : lorsqu’il est brûlé, il devient véhicule dans le monde des esprits. Ce principe de « combustion transformationnelle » est typique des cultures où le visible et l’invisible communiquent par le biais de métamorphoses symboliques.

Dans certaines régions du Nord, existent encore des concours de chevaux. Ce qui apparaît aujourd’hui comme un sport avait autrefois une fonction de simulation guerrière, un rituel civilisé de la violence ancestrale, converti en fête pour maintenir l’ordre communautaire.

LE CHEVAL DANS LE SYSTÈME CAN CHI ET L’ANNÉE BÍNH NGỌ

Dans le système astrologique des troncs célestes et branches terrestres, le cheval correspond à la branche Ngọ, située au Sud dans le schéma du Bagua et associée à l’élément Feu. L’année Bính Ngọ est ainsi marquée par une double polarité du Feu (Bính – Feu Yang et Ngọ – Feu), suggérant une année d’accélération, de décisions rapides et de transformations brutales. Les anciens disaient que « le Feu prospère en mouvement », signifiant qu’une année du Cheval favorise l’action, les voyages, les projets et les conquêtes.

Dans l’astrologie vietnamienne, les personnes nées sous le signe du Cheval sont décrites comme dynamiques, sociables, indépendantes et difficiles à retenir. Là encore, il ne s’agit pas de science, mais d’une lecture culturelle qui traduit l’imaginaire collectif attaché au cheval.

Les vœux de Nouvel An en année du Cheval utilisent souvent la formule « mã đáo thành công », littéralement « le cheval revient et apporte le succès ». Cette expression, d’origine chinoise, renvoie à la victoire : un cheval qui ne revient pas est un cheval tombé au combat ; s’il revient, c’est qu’il porte le triomphe.

CONCLUSION : POURQUOI LE CHEVAL EST-IL UN SYMBOLE SI VIVANT AU VIETNAM ?

Un symbole culturel ne survit que s’il touche plusieurs niveaux d’existence. Le cheval en offre un exemple parfait :

  • il est outil (transport, guerre, travail)
  • il est symbole (rapidité, fidélité, conquête)
  • il est rituel (monture divine, support de transe, offrande)
  • il est métaphysique (guide de l’âme)
  • il est cosmologique (Feu, direction du Sud, cycle zodiacal)
  • il est historique (expansion territoriale, communications)
  • il est poétique (figure du voyage, de la liberté, de l’errance)

Ainsi, lorsque les Vietnamiens entrent dans une année du Cheval, ils n’évoquent pas seulement l’animal, mais un idéal : ne pas hésiter, ne pas se replier, ne pas craindre le chemin long. Dans un monde où tout change, le cheval rappelle que le mouvement est du côté de la vie.

hoangparis10@gmail.com

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