Transformation numérique de l’administration en France et au Vietnam
Quelles expériences françaises peuvent servir le Vietnam ? Cette question a été posée le 10 octobre 2026 à des experts français, par quelque 800 cadres de l’Académie nationale de politique Hô Chi Minh. Rencontre avec : Hervé
Quelles expériences françaises peuvent servir le Vietnam ? Cette question a été posée le 10 octobre 2026 à des experts français, par quelque 800 cadres de l’Académie nationale de politique Hô Chi Minh.
Rencontre avec : Hervé Le Bars, chef de l’équipe d’experts du projet de coopération franco-vietnamien sur l’e-gouvernement ; Manon Lafitte, juriste spécialisée dans le numérique et l’IA ; Éric Soulier, conseiller de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France et Rémi Nguyen, vice-président de la Chambre de commerce et d’industrie France-Vietnam.
Leur réponse passe par la comparaison de deux trajectoires que tout oppose par le rythme, mais qui débouchent sur le même chantier : faire vivre les lois.
L’idée centrale qui en ressort est que l’adoption des lois ne suffit pas : le principal défi consiste désormais à les appliquer concrètement et uniformément sur l’ensemble du territoire.
- Deux rythmes de transformation numérique
- En France, le numérique public s’est construit par couches successives, sur près d’un demi-siècle. Tout commence en 1978, avant même l’arrivée d’Internet, avec la loi Informatique et Libertés et la création de la CNIL (Commission nationale de l’Informatique et des Libertés), le gendarme des données personnelles. Viennent ensuite le premier portail national, service-public.fr, en 2000, puis en 2005 une ordonnance qui fixe les règles des échanges électroniques entre usagers et administrations. Hervé Le Bars, le chef de l’équipe d’experts, nous précise qu’il s’agissait alors de choses très simples, comme l’obligation d’envoyer un accusé de réception à l’usager.
Suivent l’ouverture des données publiques en 2011, la loi pour une République numérique en 2016, le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données) européen en 2018 et le règlement européen sur l’IA en 2024. Chaque couche s’appuie sur la précédente. C’est un gage de solidité, mais aussi de lenteur.
- Au Vietnam, il y a une première loi sur les transactions électroniques qui arrive dès 2005 puis le pays a accéléré ses réformes au cours des cinq à dix dernières années. L’accélération se lit dans les textes. Il y a le programme national de transformation numérique en 2020, le projet 06 et l’identité électronique VNeID en 2022, puis la résolution 57 du Bureau politique fin 2024. Entre 2024 et 2025, six lois majeures sont adoptées : sur les données, sur la protection des données personnelles, sur l’industrie des technologies numériques, sur l’intelligence artificielle, sur la transformation numérique et sur la cybersécurité. Les classements internationaux en prennent d’ailleurs acte. En 2024, le Vietnam est entré pour la première fois dans le groupe « très élevé » de l’indice de l’ONU sur l’administration en ligne, en gagnant quinze places, pour atteindre le 71e rang. Pour la Banque mondiale, il figure désormais dans la même catégorie que la France.
Selon les experts français, le Vietnam dispose désormais d’un cadre juridique numérique avancé, élaboré en un temps beaucoup plus court que celui nécessaire à la France.
- Le principal défi : passer des lois à leur application
Mettre en œuvre… C’est précisément là que tout se complique. Hervé Le Bars a accompagné le Bureau du gouvernement français lors du lancement du Portail national des services publics, en 2019. Il en a tiré une leçon : mettre une démarche en ligne ne suffit pas. Il faut la connecter aux systèmes des administrations, puis à ceux des provinces, qui gèrent leurs propres procédures. Le portail n’est qu’une porte d’entrée, et le vrai travail se fait derrière. Pour que chacun joue le jeu, encore faut-il que la règle soit claire, surtout au niveau local.
« J’ai expérimenté à titre personnel dans les services français le fait que si certains éléments n’étaient pas présents, on ne pouvait pas faire avancer les choses. C’est-à-dire que lorsqu’il s’agit de discuter avec les administrations, et plus particulièrement avec les collectivités locales, si le droit ne précise pas exactement ce qui est attendu de leur part, on ne pourra pas avancer ».
L’enjeu est d’autant plus grand que le Vietnam a profondément redessiné sa carte administrative. Depuis le 1er juillet 2025, les collectivités locales fonctionnent selon un modèle à deux niveaux. Pour Manon Lafitte, cette réforme ne peut pas rester en dehors du chantier numérique.
« Je pense qu’il faut qu’il y ait une vraie communication avec les collectivités locales. Aujourd’hui, la réforme territoriale est conséquente au Vietnam, et cette réforme territoriale a des conséquences sociales qui doivent être intégrées plus spécifiquement dans la mise en œuvre des réglementations », estime-t-elle.
Appliquer la même règle d’une province à l’autre n’est pas qu’une affaire d’administration. Pour les entreprises, c’est une question de confiance. Rémi Nguyen rappelle que le gouvernement numérique n’est pas une fin en soi, mais un outil au service de la croissance. Le Vietnam s’est assigné quatre objectifs : réduire le coût des affaires, porter l’économie numérique à 30% du PIB en 2030, élargir l’accès aux services et, surtout, rendre l’État plus prévisible. « Pour un investisseur, l’incertitude coûte souvent plus cher que la règle elle-même. La même règle doit être appliquée de la même façon partout dans le pays ».
En résumé :
L’enjeu n’est plus seulement de créer des textes juridiques ou de mettre des démarches administratives en ligne. Il faut également :
- connecter les systèmes informatiques des différentes administrations ;
- définir clairement les responsabilités de chaque niveau administratif ;
- garantir une application cohérente des règles dans toutes les provinces ;
- accompagner les collectivités locales dans la mise en œuvre des réformes.
La réorganisation territoriale vietnamienne, entrée en vigueur le 1er juillet 2025 avec un système administratif local à deux niveaux, rend cette coordination particulièrement importante.
3. Les enseignements de l’expérience française
Les experts identifient plusieurs leviers utiles au Vietnam :
- une gouvernance claire, associant impulsion politique, responsabilités définies et évaluation des résultats ;
- des outils numériques communs, comme FranceConnect en France et VNeID au Vietnam ;
- une utilisation efficace des données pour piloter l’action publique ;
- une coopération entre les administrations centrales et locales.
Toutefois, le modèle français ne peut pas être reproduit à l’identique. Les échanges entre les deux pays, notamment grâce aux anciens étudiants vietnamiens formés en France, peuvent faciliter l’adaptation des pratiques au contexte vietnamien.
Conclusion
La France et le Vietnam suivent des trajectoires différentes, mais rencontrent un défi commun : transformer un cadre juridique en services publics réellement efficaces. Le Vietnam a rapidement développé son arsenal législatif ; il doit maintenant renforcer la coordination administrative, clarifier les responsabilités locales et assurer une application homogène des règles.
L’idée essentielle : la réussite de la transformation numérique dépend moins du nombre de lois adoptées que de leur mise en œuvre effective, de la coopération entre les administrations et de la confiance qu’elles inspirent aux citoyens et aux entreprises.
Des lois solides, des règles claires pour chaque échelon, des outils partagés : le socle est posé. Reste un dernier chantier, sans doute le plus délicat, celui de l’intelligence artificielle. Jusqu’où peut-elle aller dans la décision publique, et qui en répond ?