Didier Le Bret : “Le Vietnam a confiance en son développement et sait accueillir le monde”
« Je viens tout juste d'arriver au Vietnam. Alors, pardonnez-moi si mes réponses vous paraissent parfois un peu… naïves ! » C'est avec humour que Didier Le Bret, le nouvel ambassadeur de France au Vietnam, a
« Je viens tout juste d’arriver au Vietnam. Alors, pardonnez-moi si mes réponses vous paraissent parfois un peu… naïves ! »
C’est avec humour que Didier Le Bret, le nouvel ambassadeur de France au Vietnam, a mené sa première rencontre avec la presse, le 30 octobre 2026 à Hanoï.
Après avoir passé plusieurs semaines à sillonner le pays, du Nord au Sud, le diplomate a dévoilé les grandes priorités de son mandat de trois ans.

S.E. M. Didier Le Bret présente ses lettres de créance au Président Tô Lâm
Didier Le Bret : La première chose qui m’a marqué, c’est l’hospitalité des Vietnamiens. La deuxième, c’est le dynamisme du pays. La dernière fois que je suis venu au Vietnam – c’était il y a un peu plus de quinze ans – et que j’ai eu le temps de me promener, on voyait surtout des vélos dans les rues de Hanoï et de Hô Chi Minh-ville. Aujourd’hui, on voit des scooters, des scooters électriques, ainsi qu’une flotte de taxis modernes, électriques et accessibles via des applications. Quand on se promène à Hô Chi Minh-ville, sa silhouette urbaine pourrait évoquer New York, São Paulo ou encore le quartier de La Défense, à Paris. Quand on emprunte la ligne 3 du métro de Hanoï, on pourrait se croire à Paris, Londres ou Rome…
Et puis, à Hanoï, je peux aussi bien faire mes courses dans les magasins les plus modernes du monde que visiter les temples les plus traditionnels du pays. Le véritable luxe, c’est justement de ne pas avoir à choisir entre la modernité, d’un côté, et l’histoire et le patrimoine, de l’autre. C’est quelque chose que je ressens profondément, car le peuple vietnamien a confiance en son développement. Et cette confiance lui permet aussi d’accueillir avec une grande générosité toutes celles et tous ceux qui souhaitent venir découvrir le pays en tant que touristes ou y investir.
VOVWorld : Vous entamez un mandat de trois ans au Vietnam. Quelles sont les grandes priorités que vous souhaitez mettre en œuvre pour renforcer les relations entre la France et le Vietnam ?
Didier Le Bret : La première priorité, c’est de transformer le très bel investissement que nous avons réalisé depuis maintenant trente ans pour rapprocher nos deux sociétés, à travers la formation, l’éducation, la jeunesse et la culture. Ma deuxième priorité, c’est de développer des coopérations dans des secteurs qui présentent un important potentiel de développement pour le pays, qu’il s’agisse du spatial, du numérique, du quantique, des semi-conducteurs ou des terres rares. Enfin, la France dispose, par rapport à d’autres pays, d’un atout considérable : une très belle diaspora vietnamienne sur son territoire. C’est d’ailleurs la diaspora étrangère en France qui détient le record absolu du nombre de diplômés sur deux générations. Autrement dit, une grande partie de ses membres est hautement diplômée. C’est donc une réserve de talents extraordinaire pour votre pays et pour renforcer les liens entre nos deux pays. Pourquoi ai-je demandé à venir au Vietnam? Parce que c’est un pays formidable, mais aussi parce que mon père y est né et que ma grand-mère est vietnamienne… Il faut également tirer parti de ce formidable levier pour rapprocher encore nos deux pays.
VOVWorld : À la suite des récentes visites de haut niveau et de l’adoption du plan d’action bilatéral 2026-2028, sur quels acquis et quels projets concrets entendez-vous vous appuyer pour donner un nouvel élan au partenariat franco-vietnamien ?
Didier Le Bret : Nous disposons déjà d’un socle extraordinairement solide sur lequel nous pouvons construire: les relations humaines. Je note par exemple que lors de sa visite officielle à Paris, le secrétaire général et président vietnamien Tô Lâm s’est rendu dans des centres de recherche, notamment à Saclay et au Commissariat à l’énergie atomique. Plusieurs accords intergouvernementaux ainsi que des arrangements techniques entre ministères ont été signés dans les domaines de la science, de la technologie et de la formation.
Nous disposons aujourd’hui d’un dispositif exceptionnel. Près de 7.000 étudiants vietnamiens poursuivent actuellement leurs études en France. Chaque année, 1.500 nouveaux étudiants partent à leur tour. Nous avons également au Vietnam un dispositif tout à fait inédit, que l’on ne retrouve pas dans beaucoup d’autres pays: des établissements franco-vietnamiens qui interviennent précisément dans les domaines d’excellence recherchés aujourd’hui par le Vietnam, à savoir les sciences de l’ingénierie, la gestion, les technologies, le numérique et le spatial.
J’ai fait le décompte du nombre d’anciens étudiants issus de nos trois établissements franco-vietnamiens: le PFIEV (Programme de formation d’ingénieurs d’excellence au Vietnam), l’USTH (Université des sciences et des technologies de Hanoï) et le Centre franco-vietnamien de gestion. Ils sont plus de 17.000 anciens élèves au total dans ces trois établissements. À cela s’ajoute un réseau assez exceptionnel: nos deux lycées français à Hanoï et à Hô Chi Minh-ville, ainsi qu’une quarantaine d’écoles labellisées qui permettent l’apprentissage du français comme deuxième langue étrangère.
Nous disposons également d’un réseau de recherche extraordinairement étendu à l’échelle du territoire, avec l’Institut français, mais aussi l’ensemble des composantes du dispositif de recherche français, qu’il s’agisse du CNRS, du CIRAD, de l’IRD ou de l’Institut Pasteur.
VOVWorld : Au-delà de l’éducation et de la recherche, dans quels secteurs économiques la coopération franco-vietnamienne offre-t-elle aujourd’hui les perspectives les plus prometteuses ?
Didier Le Bret : Nous essayons d’être présents dans tous les secteurs que le Vietnam considère aujourd’hui comme prioritaires, qu’il s’agisse des infrastructures – autoroutes, ponts, tunnels et, plus largement, tout ce qui touche aux transports -, mais aussi de l’énergie, qui constituera l’un des grands défis de l’économie vietnamienne.
Dans le transport aérien, Airbus, consortium européen fortement implanté en France, a livré l’essentiel de la flotte vietnamienne au cours des vingt dernières années. Aujourd’hui, tous nos grands groupes industriels du secteur des transports sont mobilisés et présents au Vietnam. Alstom vient de signer un important contrat avec Vingroup pour la livraison de 200 rames. CMA CGM, notre champion dans le transport maritime, est également très présent au Vietnam. Une barge électrique devrait prochainement être livrée afin de relier le port en eau profonde à Hô Chi Minh-ville.
Dans le domaine des énergies renouvelables, lorsqu’on se promène au milieu des parcs éoliens à travers le pays, on y trouve beaucoup d’équipements européens, fournis par Siemens ou encore Schneider, qui est une entreprise française.
Par ailleurs, les secteurs dans lesquels la France est traditionnellement très présente sur le plan commercial sont bien sûr l’industrie pharmaceutique, mais aussi le luxe et l’agroalimentaire.
Nous continuons ainsi à consolider les domaines traditionnels de notre coopération, tout en nous tournant vers de nouveaux secteurs qui sont aujourd’hui vitaux pour l’économie vietnamienne.
VOVWorld : D’après vous, quels sont les principaux défis que les entreprises françaises¸doivent relever pour renforcer leur présence et développer leurs activités sur le marché vietnamien ?
Didier Le Bret : Aujourd’hui, 250 entreprises françaises sont implantées au Vietnam et les quarante entreprises françaises du CAC 40 ont toutes des filiales dans le pays. Le premier obstacle, c’est la concurrence. Une grande partie des produits aujourd’hui exportés par le Vietnam sont fabriqués sur place, mais proviennent, pour environ les deux tiers, d’entreprises étrangères qui ont délocalisé leur production dans le pays. C’est notamment le cas de la République de Corée, qui a massivement investi au Vietnam et y produit aujourd’hui une partie de ses téléphones, principalement destinés à l’exportation. Notre approche aujourd’hui ne consiste pas seulement à produire au Vietnam, mais aussi à produire avec le Vietnam et pour le Vietnam.
Enfin, un autre obstacle tient parfois au coût d’entrée sur le marché vietnamien, qui reste assez élevé. Il y a peut-être aussi un autre défi, qui ne concerne pas uniquement les entreprises françaises, mais l’ensemble des investisseurs: celui des infrastructures énergétiques. Avec une croissance à deux chiffres, il faut pouvoir mettre à disposition des capacités de production d’énergie et d’électricité considérablement plus importantes. C’est un défi majeur. Et je pense que le rythme auquel les investissements directs étrangers pourront se développer dépendra en partie de la réponse qui lui sera apportée.
VOVWorld : Dans les domaines de l’innovation et des technologies de pointe, quels sont les axes de coopération que la France souhaite privilégier avec le Vietnam ?
Didier Le Bret : Je distinguerais peut-être trois grands domaines d’intervention où là encore on a une demande forte côté vietnamien et côté français.
Aujourd’hui, une grande partie des phénomènes qui intéressent tout le monde, de changement climatique, s’observe depuis le ciel. Et la France a fourni, il y a plus de 20 ans, un satellite d’observation qui aujourd’hui arrive en fin de vie, et donc on est en négociation avancée avec les autorités vietnamiennes pour renouveler notre livraison d’un satellite d’observation.
Le deuxième domaine, c’est sur le quantique. Récemment, une grande entreprise française, Candela, a signé un accord avec FPT, une grande entreprise vietnamienne, pour travailler ensemble sur les ordinateurs quantiques. Ça va dans les deux sens d’ailleurs parce que FPT livre aussi des logiciels qui sont utilisés en France par des industriels comme Airbus.
Et le dernier domaine, c’est ce qu’on appelle les CRM, les matériaux minéraux critiques ou les terres rares. Dans la double transition qui est une révolution à la fois bas carbone et autour de l’économie numérique, ces deux révolutions industrielles sont très consommatrices de nouveaux intrants. Ces intrants ce sont les minerais critiques et les terres rares. Tous les aimants qui sont dans le renouvelable, l’éolien, le solaire, les batteries ont tous ces aimants, tous ces aimants ont besoin de terres rares. Et tous nos usages quotidiens, ce téléphone, vos ordinateurs, les datacenters ont besoin de puces, de semi-conducteurs qui sont nourris par ces minerais critiques et ces terres rares. Et la bonne nouvelle c’est que votre pays, le Vietnam, a des ressources très importantes et donc vos autorités ont demandé à France et à l’Europe, de les aider à bâtir des programmes de coopération qui permettent à la fois l’identification fine des ressources, la transformation sur place et ensuite son exploitation.

La ligne 3 du métro de Hanoï construite en partenariat avec Alstom
VOVWorld : Les infrastructures de transport et la transition énergétique constituent deux enjeux majeurs pour le développement du Vietnam. Comment la France entend-elle accompagner le pays dans ces deux domaines ?
Didier Le Bret : Sur les transports, les ambitions du pays sont colossales. On parle aujourd’hui d’une des plus longues lignes grande vitesse qui va être construite au monde reliant Hanoï et Hô Chi Minh-ville. Mais il y a aussi toutes les liaisons ferroviaires vers les grands ports vietnamiens Haiphong et pour Hô Chi Minh-ville le port en eau profonde. Notre souhait est d’accompagner sur toute la chaîne le Vietnam. Aussi bien dans la conception, dans la fabrication mais aussi dans l’utilisation, la maintenance, la gestion.
Et sur l’énergie, on va continuer à accompagner des grands projets en matière de renouvelables. Vous savez que l’Europe, à l’initiative de la France, a arrêté un plan qui s’appelle le JETP, Just Energy Transition Partnership, pour un montant de 15 milliards d’euros. Et plus de 500 millions ont déjà été fléchés et vont être utilisés pour le renouvelable. Et la France et d’autres pays européens bénéficient d’ores et déjà de facilités dans le domaine énergétique pour financer des projets, soit d’extension de capacités énergétiques comme Wabin, soit aussi des sujets qui sont liés à l’amélioration du grid, c’est-à-dire du réseau électrique. C’est aussi un sujet d’intérêt régional qui concerne les pays voisins, le Laos, le Cambodge.

Le pont Long Biên, l’un des symboles emblématiques de la capitale Hanoï, construit en 1898 par l’entreprise Daydé & Pillé selon l’architecture de l’ingénieur Gustave Eiffel
VOVWOrld : La coopération culturelle et la préservation du patrimoine occupent également une place importante dans les relations franco-vietnamiennes. Quels nouveaux projets la France souhaite-t-elle développer dans ces domaines au cours des prochaines années ?
Didier Le Bret : Nous venons d’achever une étude de préfaisabilité pour la restauration du pont Long Biên. Le secrétaire général et président, Tô Lâm, m’a réaffirmé à quel point il souhaitait que la France puisse prendre en charge cette restauration, afin que nous puissions redonner à ce pont toute sa valeur et en faire un ouvrage digne de ce nom, qui reflète notre histoire commune. Nous allons donc mettre en place, au cours des quatre prochaines années, 40 grands projets culturels. Nous allons également mobiliser de grandes institutions culturelles françaises afin d’organiser chaque année un grand événement au Vietnam, dans les domaines des arts plastiques, de la danse, de la musique, du théâtre et du cinéma.
Parallèlement, pour donner à cette coopération un impact aussi fort et structurant que possible dans l’ensemble du pays, nous allons réactiver des partenariats entre les régions françaises et les provinces vietnamiennes.
VOVWorld : Merci à vous !
| Un lien particulier avec le Vietnam Le nouvel ambassadeur de France au Vietnam entretient des liens familiaux étroits avec le pays. Son père est né à Saïgon, sa grand-mère était originaire de Huê et son grand-père avait travaillé dans le Sud du Vietnam. Bien qu’il n’ait jamais connu sa grand-mère, Didier Le Bret a grandi en gardant le souvenir d’elle, à travers les lettres et les cadeaux qu’elle envoyait à ses petits-enfants en France. Dans ses fonctions d’ambassadeur, il souhaite également donner au public vietnamien une image plus complète de la France. Au-delà de son image romantique et de son rayonnement artistique et culturel, il entend faire connaître les atouts français dans les domaines des sciences, des technologies, de la recherche et de la formation. En retour, selon lui, les Français ont aussi beaucoup à apprendre des Vietnamiens, notamment de leur attachement à leur histoire et à la préservation de leurs traditions dans un contexte de développement. |