Entretien amical avec M. Nguyễn Văn Bổn, un des dirigeants historiques de l’Union générale des Vietnamiens de France
1. Monsieur, vous avez été interviewé à de nombreuses reprises sur le mouvement patriotique des Vietnamiens en France, mais vous parlez rarement de votre propre parcours. Aujourd’hui, à l’occasion du 50ᵉ anniversaire de la fondation
1. Monsieur, vous avez été interviewé à de nombreuses reprises sur le mouvement patriotique des Vietnamiens en France, mais vous parlez rarement de votre propre parcours. Aujourd’hui, à l’occasion du 50ᵉ anniversaire de la fondation de l’Union générale des Vietnamiens de France (1976-2026), permettez-nous une question plus personnelle : pourriez-vous retracer brièvement votre parcours vers le mouvement ?
Le lien profond qui me relie au mouvement des Vietnamiens patriotes en France remonte aux tout premiers jours de mon arrivée dans ce pays.
Je suis arrivé à Paris le 13 juillet 1954, à l’âge de 16 ans. J’ai la chance que mes frères et sœurs étaient déjà en France pour leurs études, ils m’ont emmené participer au camp d’été à Tours le 20 juillet 1954, précisément le jour de la signature des Accords de Genève.
Après, je les accompagnais à des réunions publiques clandestines, à des spectacles musicaux, où j’ai pu écouter de la musique traditionnelle vietnamienne et m’immerger dans la vie de l’Union vietnamienne pour la Paix et la Réunification de l’époque (Liên hiệp Việt kiều), interdite un peu plus tard . Puis, je participais régulièrement aux camps d’été et aux activités culturelles avec eux.
Ces activités n’étaient pas seulement une manière pour moi de m’impliquer avec l’enthousiasme de la jeunesse ; elles ont aussi été une opportunité de formation idéologique, d’apprentissage et d’expériences concrètes que l’école ne pouvait m’offrir : organisation d’événements comme le Tết, mobilisation de participants, communication interne, organisation d’expositions, rédaction d’articles, activités extérieures, etc.
Plus je participais au mouvement, plus je sentais ma propre maturité grandir. Pour en arriver à ce stade aujourd’hui, je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance envers les aînés des générations précédentes, qui ont consenti tant d’efforts et de sacrifices silencieux pour avoir concrétisé les idéaux permettant aux générations suivantes de participer à des activités utiles à la communauté et au pays natal en France.
C’est aussi grâce à ces activités collectives que moi-même comme d’autres camarades avons trouvé notre propre bonheur personnel : j’y ai rencontré une jeune Vietnamienne, ma future épouse, engagée elle aussi activement dans le mouvement, lors d’un camp d’été en 1962. Après cet été-là, les autorités de Saigon m’ont privé de transferts d’argent de mes parents et mon épouse de sa bourse d’études ; mais nous avons reçu la protection chaleureuse des aînés du mouvement.
Je remercie profondément le mouvement qui m’a transmis des expériences de vie et d’action sociale, l’amour du pays et l’esprit de solidarité, comme l’a écrit le journaliste Trần Thanh Xuân lorsqu’il militait en France :
« Se connaître, c’est apprendre à aimer les autres ;
la voie de la nation est notre lieu de rendez-vous. »
2. Aujourd’hui, vous êtes l’un des rares témoins de plus d’un demi-siècle du mouvement patriotique. Avec le recul, quelles leçons en tirez-vous ?
Comme je l’ai dit, je suis arrivé en France très jeune et j’ai très tôt participé au mouvement. Lorsque je parle du mouvement, je pense d’abord à l’Union des Vietnamiens en France, qui était alors la seule organisation soutenant le Nord Vietnam puis, plus tard, le Front national de libération.
J’ai eu l’occasion de rencontrer des membres de la génération de la Première Guerre mondiale comme M. Trần Văn Mạc, M. Nguyễn Viết Ty, M. Nguyễn Côn Hoán puis de travailler avec la génération de la Seconde Guerre mondiale comme M. Nguyễn Văn Thảo, Mme Đào Tương, Mme Trịnh Thị Giớ , Lê văn Phu,Phùng Công Khải ; ensuite avec des camarades de ma génération comme Nghiệp, Đàn,chi Ky, Phương, Tiến,Kiêt… ; puis avec la génération des étudiants venus en France dans les années 1970 comme Kim Hùng, Kim Tuyết Kiến Quốc; enfin avec la deuxième génération née en France comme Nhân Touti, Jérôme Thẩm, Hồng Ánh, Đắc Hà. Hiền
Le fil conducteur entre toutes ces générations provient de l’héritage transmis par nos aînés : un héritage issu des aspirations profondes d’un peuple ayant vécu sous la domination coloniale.
Nous savons que deux générations de Vietnamiens ont été envoyées en France pour servir pendant les guerres de 1914-1918 et 1939-1945. Leur vie fut extrêmement difficile dans les usines d’armement dispersées à travers le pays. Au Vietnam, colonie exploitée, les ressources étaient accaparées au profit de la métropole, tandis que la population travaillait durement dans les plantations d’hévéas, de thé, de café… Entre 1944 et 1945, près de deux millions de Vietnamiens sont morts de faim.
Ainsi, la Révolution d’Août 1945 et la naissance de la République démocratique du Vietnam ont représenté pour eux un immense bonheur :
« Aujourd’hui, nous sommes citoyens d’un pays libre, inscrit sur la carte du monde ! »
Ils ont transmis ce bonheur aux générations suivantes.
Pour eux, il ne pouvait exister qu’un seul Vietnam, un pays unifié de Lạng Sơn à Cà Mau, avec Hanoï pour capitale et Hồ Chí Minh comme Président. Cet esprit a profondément marqué notre génération, puis celles nées en France.
À l’époque, sans Internet ni images, le Vietnam semblait lointain. Pourtant :
« Le Vietnam est si loin, mais tellement proche ! »
Cette conviction faisait partie de notre identité. Participer aux activités de l’Union était aussi naturel que respirer.
3. On sait qu’au fil des années vous êtes devenu un spécialiste des relations extérieures de l’Union. Comment êtes-vous arrivé dans ce domaine ?
Je suis engagé dans les relations extérieures depuis 1965, au sein de l’Union des étudiants vietnamiens en France – UEVF (Liên hiệp Sinh viên).
Dès le lycée, je participais à l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF), devenue ensuite l’Union de la jeunesse communiste (UJC). Le président de l’UEVF, M. Nghiệp, m’a demandé de poursuivre les contacts avec les organisations françaises et internationales. Ensuite à l’université, j’ai participé à l’UEC (Union des Etudiants communistes) et à l’UNEF (Union nationale des Etudiants de France).
L’action des relations extérieure de l’Union s’inscrit dans le cadre de la diplomatie populaire vietnamienne. Elle a contribué à mobiliser le soutien du peuple français envers le Vietnam à différentes périodes, sur la base de principes de paix, de solidarité, d’amitié et de coopération culturelle et scientifique.
Guidée par la devise « initiative, souplesse et créativité », l’action des relations extérieures de l’Union a su adapter ses orientations aux différentes étapes historiques du mouvement.
À l’avenir, elle devra poursuivre cette tradition tout en conservant sa spécificité : être à la fois partie intégrante de la nation vietnamienne et pleinement intégrée dans la société française.
4. Selon vous, quelles sont les caractéristiques des Vietnamiens patriotes en France ?
La question est très vaste, et je préfère parler modestement des membres des associations auxquelles j’ai appartenu.
Tout au long de mon parcours au sein de l’Union des étudiants vietnamiens, puis de l’Union des Vietnamiens, et enfin, jusqu’à aujourd’hui, de l’Union générale des Vietnamiens de France, j’ai participé à de nombreux événements marquants, notamment la Conférence de Paris (1968-1973) et lors des préparatifs de la libération de 1975. Mais au-delà des grands moments historiques, ce sont surtout les actions quotidiennes qui illustrent l’engagement des membres.
Les étudiants poursuivaient leurs études tout en mobilisant leurs camarades, en diffusant chaque semaine le journal Đoàn Kết, en collaborant avec des organisations étudiantes progressistes françaises comme l’UNEF.
Les intellectuels travaillaient à la conception de matériel médical destiné aux zones libérées.
Les ouvriers ont consacré des années à la construction du nouveau bâtiment de l’ambassade du Vietnam rue Boileau.
Les retraités contribuaient chaque mois au fonds de solidarité envers le pays.
Les enfants nés en France apprenaient la langue vietnamienne et les chants traditionnels vietnamiens pour se produire aux fêtes du Tết et de la Mi-Automne.
Les camps d’été, les camps de printemps et la Fête de l’Humanité ont contribué à renforcer les liens entre générations.
On peut dire que chaque membre s’interrogeait quotidiennement sur son apport à l’association et à sa contribution au pays. L’esprit de « s’occuper de sa famille et veiller sur l’Union » venait naturellement.
Sans exagérer, je dirais que nous avons acquis un second ADN, en plus de celui transmis par nos parents : un ADN-UG d’attachement à l’Union et au pays.
5. À l’occasion de ce 50ᵉ anniversaire, quel message souhaitez-vous adresser aux deuxième et troisième générations de Vietnamiens en France, notamment aux membres de l’Union ?
Depuis plus d’un demi-siècle, le Vietnam vit en paix et poursuit sa marche vers la prospérité. En France, l’atmosphère militante de la période de guerre a disparu, mais l’amour du Vietnam demeure plus vivant que jamais.
Je suis très heureux de constater que la jeune génération — souvent née et grandie ici, parfois sans savoir parler vietnamien — a su conserver l’âme vietnamienne transmise par leurs aînés.
Aujourd’hui, les priorités ont évolué : autrefois tournées presque exclusivement vers le Vietnam, elles s’ouvrent désormais davantage à l’international et aux populations moins favorisées.
En même temps, les jeunes veulent renforcer leurs apports citoyens avec les autorités et la société françaises.
C’est d’ailleurs dans cet esprit que l’association a évolué dans sa dénomination : de Union des Vietnamiens en France à Union générale des Vietnamiens de France.
